L'étrange message secret d'un reliquaire du XVIIe siècle
Monique Cottret, professeure émérite d'histoire moderne de l'université Paris-Nanterre
Au départ de cette histoire, tout va bien, nous avons un objet parfaitement intégré à son milieu, la superbe église Saint-Martin de Pont-sur-Seine. Voici comment Paulette Simoutre le présente dans la brochure qu'elle a consacrée à cet édifice : « A gauche de l'autel, une petite porte s'ouvre sur un joli reliquaire contenant une relique de saint Vital. Elle fut offerte à Madame Bouthillier sous le pontificat d'Alexandre VII en 1660, par le cardinal Chigi. Chaque année, le dimanche qui suivait le 18 octobre, on solennisait cette translation. »
Marie-Thérèse Simoutre et le très dynamique Comité pour la Connaissance et la Sauvegarde du Patrimoine Pontois (CSPP) l'ont récemment confié à un restaurateur : en démontant l'objet, un message est apparu, peint sur le fond du reliquaire, et donc totalement invisible en temps ordinaires. Le texte est subversif et détourne la vocation du reliquaire. Une écriture maladroite, une orthographe hésitante, mais un cri sans concession : « Je voudrai que les os du dernier des tirans soit ici ». Du religieux nous passons au politique. Qui est ce « Je » ? Un précédent restaurateur ? L'un de ses ouvriers ? Quelqu'un qui n'a pas l'occasion de s'exprimer ouvertement, mais qui ne supporte plus son gouvernement. L'os du saint le renvoie à la mort du tyran. Il est dans la matérialité de la chose, bien loin du miracle et de la transcendance.
Demeurons circonspects cependant, nous ne connaissons rien de l'auteur de cette inscription, est-il possible que tout en affirmant sa haine du tyran, il conserve néanmoins du respect pour la relique et ne renie pas le culte des saints ? On peut sérieusement en douter. D'une façon cavalière et fort peu dévote, ce message d'outre-tombe établit une homologie entre os de saint et os de tyran. Ces derniers devraient remplacer la relique, « ici » dit-il, sans même employer le mot de relique ou celui de reliquaire. Et accessoirement que devient cette relique ? Que fait-on de l'os de saint Vital ? Le sacré catholique ne semble pas émouvoir notre homme (un ouvrier est plutôt un homme à l'époque, on peut imaginer une femme se glissant dans l'atelier.. mais évitons de sombrer dans le romanesque). Nous optons pour le probable : un ouvrier républicain, anticlérical, en colère, mais prudent, qui envoie un signe à la postérité. Postérité tardive du XIXe au XXIe siècle !
Le mystère découvert, au sens propre, ne résout pas toute l'énigme; non seulement la personnalité de l'auteur nous échappe, mais celle de la potentielle victime aussi ; s'il est bien question de tuer un tyran, nous ne savons pas lequel. La date indiquée est peu lisible et demeure incertaine. S'agit-il de 1865 ? Nous serions donc devant un opposant à Napoléon III. Les spécialistes estiment cependant que le matériel utilisé pour inscrire la proclamation secrète ne se rencontre plus guère après 1850. Mais, comme souvent, il n'y a pas totale unanimité sur la question. 1815 demeure possible. Alors tout se complique. Le tyran est-il Napoléon vaincu ou Louis XVIII restauré ? 1805 a ma préférence. Le consul à vie est devenu empereur. Il reste encore des républicains qui n'apprécient guère cette évolution. Un élément d'histoire locale donne un peu de piquant à l'affaire : à partir de 1805 la mère de l'empereur réside au château de Pont, cadeau de son impérial rejeton. Peut-être a-t-elle confié elle-même à un artisan la restauration du reliquaire ? La tentation devenait bien grande pour notre virtuel républicain !
La phrase relève du blasphème. Le catholicisme est la religion du dialogue entre les vivants et les morts. On prie pour les âmes du purgatoire. Les reliques des saints du passé guérissent les maux des fidèles du présent. En interrompant ces liens, la Réforme du XVIe siècle a opéré une rupture anthropologique fondamentale et introduit une nouvelle façon de croire. Rien ne permet cependant de transformer notre ouvrier en calviniste militant. Lorsque la déchristianisation révolutionnaire a atteint le clergé patriote, les curés qui voulaient associer république, patrie et catholicisme, ont volontiers cédé les riches reliquaires au trésor national, mais ils se sont battus comme des acharnés, avec des bonheurs divers, pour conserver les reliques. Notre artisan n'est pas non plus dans cette logique: entre les os des uns et les os des autres il pratique un amalgame fort peu catholique. Il détourne le sens, le signe et la fonction du reliquaire. Sa profession de foi politique conjugue blasphème et tyrannicide. Loin de conjurer la mort, elle l'appelle. La culture politique traditionnelle distingue le roi du tyran, seul ce dernier mérite d'être exécuté. Mais Saint-Just n'avait-il pas déclaré qu'on ne pouvait régner innocemment : « tout roi est un rebelle et un usurpateur ». Un jacobin ? Un nostalgique de 1793 ?
Extraordinaire destin de ce bel objet, offert par un cardinal à une noble dévote, devenu l'enveloppe paradoxale d'un appel au tyrannicide par un inconnu, l'un des nombreux sans nom de l'histoire. Le rêve pour un historien.